Aller au contenu Aller au menu Aller à la recherche

Le laboratoire - Laboratoire d'Océanographie de Villefranche-sur-Mer
Unité Mixte de Recherche 7093 – CNRS/UPMC

Tutelles

UPMC

UPMC

CNRS

Lettres Ecologiques

Les lettres écologiques sont destinées à rappeler quelques événements dans la vie des zoologistes qui ont travaillé à Villefranche-sur-mer,  leurs  découvertes et les méthodes qu’ils ont utilisées à la fin du 19ème  et au début du 20ème siècle.

 

Lettre écologique 1:

L'Anchinie, une ...

» En savoir +

Chiffres-clé

Effectifs du LOV - Décembre 2016 (80)
  • Personnel statutaire (50)

- 32 Chercheurs et Enseignants Chercheurs

- 18 personnels techniques et administratifs

  • Personnel non statutaire (37)

- 10 Post-doc

- 7 CDD

- 13 Doctorants

Lettre Ecologique n°1- L'Anchinie

Episode 2 – L’animal étrange qui a été trouvé dans la rade de Villefranche a maintenant un nom

 

En fait, le premier exemplaire de cet étrange animal a été trouvé par Carl Vogt, en 1852, lorsqu’il récoltait et dessinait le plancton de la rade de Villefranche ou de la baie de Nice (1). Il décrivait alors un tube gélatineux sur lequel étaient accrochés par dizaines des individus asexués. En effet, Vogt ne trouve pas de gonades dans ces corps transparents possédant deux ouvertures et un tamis qui doit leur permettre de filtrer l’eau. Ils sont attachés à l’axe du tube gélatineux par un pédoncule piqueté de points rouges. Cependant, Vogt remarque  qu’ils ont un aspect de doliole, et rattache cet animal au genre Anchinia. La découverte d’Anchinia dans l’Atlantique Nord avait été attribuée à Eschcholtz par un certain Rathke, à partir de notes non publiées. Eschcholtz l’avait nommée Anchinia savignana. Anchinia qui signifie en grec, « prudence », parce qu’il avait hésité en la rattachant aux Tunicata. Finalement, Vogt fait de son animal méditerranéen une nouvelle espèce: Anchinia rubra.

Jules Barrois a retrouvé ces énigmatiques tubes gélatineux flottant dans la rade de Villefranche pendant l’hiver 1882-83. Il est maintenant bien installé dans un des bâtiments du Lazaret de Villefranche, et il a fait passer une annonce dans un journal allemand, invitant les naturalistes à venir dans son laboratoire.

Parmi les visiteurs il y a, cet hiver, Alexandre Kowalevsky. Ce zoologiste a l’habitude de venir passer l’hiver sur la côte méditerranéenne. C’est presque un voisin. Barrois lui montre ces étranges objets gélatineux qui ressemblent à ceux dessinés par Vogt. Ayant compris la nouveauté de cet animal, les deux zoologistes multiplient les observations et les dessins. Ils  échafaudent des hypothèses sur le développement des amas de cellules, les bourgeons, qui donnent certainement les grands individus dont les organes sont très visibles par transparence. Ils remarquent que, contrairement à ce qu’avait noté Vogt, ces individus sont tous sexués. Alors, Vogt a-t-il mal regardé ? S’agit-il d’une autre espèce ? 

Kowalevsky et Barrois, vont signer ensemble l’article qui donne les résultats des observations. Il sera publié par le « Journal de l’Anatomie et de la Physiologie », dans son numéro de janvier-février 1883 (2). Il faut noter qu’il est tout à fait rare, à cette époque, de trouver un article avec deux auteurs, mais Kowalevsky n’a-t-il pas déjà signé la même année un article sur l’embryogénie des Alcyonaires, avec son ami Antoine Fortuné Marion, de l’Université de Marseille ?

 

Korotneff a passé cinq mois de l’hiver et le début du printemps 1883, à la Stazione Zoologica de Naples. En avril, il est venu au laboratoire de Villefranche. A Naples, il a bien sûr regardé les journaux exposés sur la table de la bibliothèque et certainement  le « Journal de l’Anatomie et de la Physiologie » de janvier. Il n’a pu manquer l’article de Kowalevsky et Barrois dans la dernière livraison.

A peine installé dans le laboratoire de Barrois, il découvre cette anchinie qui a été pêchée une nouvelle fois dans la rade. Il se met au travail pour tenter, lui aussi, de percer le mystère du développement de cet animal.

 

« Pendant mon séjour à Villafranca au début de l’année 1883, j’ai eu l’occasion de travailler sur les bourgeons de l’Anchinia » écrit-il (3).

 

Il fixe, coupe, colore, dessine. Il voit les cellules amiboïdes et se concentre sur les grandes cellules qui sont regroupées à la partie inférieure du tube.  Il a déjà eu l’occasion d’examiner les amibes des mares que l’on trouve dans les forêts de Russie, et en particulier leurs pseudopodes.

 

« Ma première idée était que ces cellules devaient être analogues de celles qu’Uljanin avait vues chez les dolioles ».

 

Il constate qu’il y a, sur les coupes histologiques qu’il a faites, de nombreux noyaux dans le vosinnage immédiat des grandes cellules, il suspecte que celles-ci  se divisent plusieurs fois, comme le ferait un oeuf. Il fait l’hypothèse audacieuse que ce sont des oeufs parthénogénétiques. Enfin, il explique la disposition des individus sur le tube: les plus jeunes sur la partie supérieure dans une dépression qui court le long du tube, les plus âgés sur les côtés.

Aussitôt de retour à Moscou, il rédige ses observations et ses hypothèses, en allemand, pour le Zoologisches Anzeiger, un journal qui publie très rapidement (4). Il pose même, dans ce texte, une question destinée à Uljanin, qui, à l’époque, travaille sur les dolioles à Naples : que deviennent les grosses cellules du stolon chez les dolioles? En même temps il rédige, en allemand aussi, un article plus détaillé, pour le Zeitschrift für wissenschaftliche Zoologie.

L’article de Kowalevsky et Barrois est paru en février 1883, celui de Korotneff paraîtra dans Zool. Anzeiger à la fin de l’été 1883.

 

Cet article est repéré par Henri Lacaze Duthiers. Si ce zoologiste, directeur de la Station biologique de Roscoff ne pardonne toujours pas aux Prussiens d’avoir bombardé son laboratoire au Muséum d’Histoire Naturelle, en 1870, lors du siège de Paris, il lit quand même les journaux zoologiques allemands. Il est passionné par les tuniciers, et il trouve que l’article de Korotneff sur cette étrange anchinie est intéressant. Lacaze Duthiers appécie Korotneff qui est venu dans son laboratoire de Roscoff, il y a déjà presque dix ans lorsqu’il préparait sa thèse. Il suggère donc, à Lucien Joliet, secrétaire de son journal,  les Annales de zoologie expérimentale et générale, d’en faire un résumé en français. Jolliet dit l’essentiel en une page, et révèle ainsi les progrès de la zoologie marine, sous le titre: « Bourgeonnement  de l’Anchinia, par le docteur A. Korotneff, de Moscou, Zool Anseiger, 10 septembre 1883 » (5).

 

En fait l’article ne paraîtra qu’en 1885.

 

Mais voilà Uljanin qui se fâche. En août 1883, il a découvert le travail de Korotneff lorsque celui-ci l’expose devant la section zoologique de l’Association des Naturalistes russes, réunie à Odessa. Uljanin connait le sujet. Pendant deux hivers, il a examiné à Naples les détails de l’anatomie des différents stades de développement des dolioles. Il se sent obligé de discuter ce travail puisque Korotneff compare Anchinia et Doliolum.

Il y a un peu d’agacement dans le titre de l’article qu’il rédige:

«Quelques mots sur le développement de Doliolum et Anchinia » (6).

Il doit d’ailleurs répondre à la question sur les grosses cellules de Doliolum. Quelle insolence de la part de Korotneff, pour laisser penser qu’il n’a pas considéré ces cellules! Ce sont donc 5 pages de remarques précises où il invoque Korotneff au moins quatre fois par page, souvent pour montrer qu’il a tort. C’est une critique en règle. Néanmoins il conclue en bottant en touche :

« finalement le stolon de la nourrice d’Anchinia est construit d’une façon différente de celui de la nourrice de Doliolum» (6b).

L’article en  allemand est adressé au Zoologische Anzeiger qui le publie aussitôt. Il paraît avant  la fin de l’année 1883. Uljanin et Korotneff se connaissent bien. Ils se rencontrent souvent à Naples et, de plus, ils sont tous deux des élèves de Bogdanov, professeur de zoologie à Moscou. Cependant Uljanin est le plus âgé, aussi lui doit-on le respect.

Les remarques d’Uljanin ne seront bien sûr pas prises en compte par Korotneff qui a déjà livré son second article à l’éditeur. Il paraîtra en 1884 sous le titre « Die Knospung der Anchinia » (7). On y retrouve les mystérieuses cellules vagiles observées par Jules Barrois.

 

(à suivre)

 

Notes et Références

(1) - Vogt C. (1853) Recherches sur les animaux inférieurs de la Méditerranée. II. Mémoire sur les Tuniciers nageants de la mer de Nice. Genève et Bâle. 102 p., 6 pl.

(2) - Kowalevsky A., Barrois J. (1883) Matériaux pour servir à l’histoire de l’Anchinie. Journal de l’Anatomie et de la Physiologie, 19, p. 1-23 (planches).

(3) - Remarque de Korotneff situant le lieu et la date de son premier travail sur l’anchinie.

(4) - Korotneff A. (1883) Knospung der Anchinia. Zoologischer Anzeiger, 6 : 483-487

(5) - Résumé du travail de Korotneff par L. Joliet (1884). « Bourgeonnement de l’Anchinia par le docteur A. Korotneff, de Moscou. Zool. Anzeiger , 10 septembre 1883) ». Archives de Zoologie Expérimentale et Générale, 2e serie, t 3, Notes et revue. VI, p. XIV-XV.

(6) - Uljanin B. (1883) Einige Worte über Fortpflanzung des Doliolum und des Anchinia. Zoologischer Anzeiger, 6, p. 585-591.

(6b) - Uljanin B. (1883) p.591 : « Das führt zu dem Schloss, das auch der Stolo prolifer des Anchinia-Amme anders als der Stolo prolifer der Doliolum-Amme gebaut ist . Moskau, 11 September 1883. »

(7) - Korotneff A. (1884) Die Knospung der Anchinia. Zeitschrift. für. wissenschaftlische Zoologie. 40, p. 50-61, 2 pl.